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Le secteur de la santé est l'une des cibles prioritaires de la cybercriminalité. La sensibilité des données traitées, la multiplicité des acteurs numériques impliqués et un sous-investissement en cybersécurité en font un terrain structurellement vulnérable.
La CNIL avait d’ailleurs sanctionné lourdement un éditeur de logiciel dans le secteur de la santé en fin d’année 2025 à hauteur de 1,7 million d’euros (lire notre commentaire).
Les chiffres sont éloquents : lors de la journée RGPD « Données de santé et recherche » qui s’est déroulée à Paris le 26 mars, la CNIL a précisé avoir enregistré plus de 6 000 notifications de violations de données en 2025, dont 8 % dans le secteur santé — et sur les seuls derniers mois de l'année 2025, ce pourcentage est passé à 53 % pour le secteur de la santé. La menace est donc massive et concentrée !
Face à ce constat, législateur et régulateur ont accéléré la construction d'un cadre normatif renforcé. Nous examinerons les incidents récents pour mesurer l'ampleur de la menace (1) afin de comprendre la volonté – continue - des législateurs français et européen de venir renforcer les obligations en matière de sécurité dans ce secteur (2). Nous avons également préparé une check-list des obligations à la charge des éditeurs de logiciel en santé.
Novembre 2024 : le logiciel hospitalier Mediboard a été compromis, aboutissant à la mise en vente des données de 750 000 patients situés en France — identité, ordonnances, médecin traitant, historique mutuelle —sur BreachForums, le forum sur la cybercriminalité. D’après l’éditeur du logiciel, l'origine de la violation est une usurpation de compte chez l'un de ses clients (L’Usine Digitale, 20 novembre 2024, Un établissement de santé victime d'une fuite de données, 750 000 dossiers de Français dérobés, Y. BOURGIN).
Août 2025 : le groupe de laboratoires Inovie Labosudn détecte une intrusion menée via les identifiants compromis d'un prestataire externe. Résultat : 3,2 millions de patients exposés — données administratives, coordonnées, informations de sécurité sociale et mutuelle, mais aussi données médicales relatives aux analyses réalisées (L’Usine Digitale, 26 septembre 2025, Des données médicales exposées après un incident de sécurité chez Inovie Labosud, A. VITARD).
Septembre 2025 : le GIP Inéa Santé Numérique Hauts-de-France – une administration publique - signale une cyberattaque ciblant les données d'identité de patients d'hôpitaux publics. Fort heureusement, aucun dossier médical compromis, mais l'incident rappelle que les autorités publiques sont également concernées par ces menaces (ARS Hauts-de-France, 8 octobre 2025, Cyberattaque menée contre les données d’identité des patients des hôpitaux publics de la région).
Octobre 2025 : le logiciel de gestion de patientèle - MonLogicielMedical de Cegedim Santé - subit une cyberattaque concernant jusqu’à 15 millions de patients en France. C'est la plus grande fuite de données de santé jamais survenue en France (Siècle digital, 2 mars 2026, Cyberattaque massive contre un logiciel médical : jusqu’à 15 millions de Français concernés, F. OLIVIERI).
Novembre 2025 : le premier logiciel médical SaaS destiné à des libéraux en France – édité par Weda – a subit une cyberattaque privant 23 000 professionnels de santé de l'accès à l’outil pendant plusieurs jours, avec un risque d'exfiltration de données patients (Le Monde, 18 novembre 2025, Une cyberattaque contre Weda, logiciel utilisé par des milliers de médecins, provoque paralysie du système et fuite de données, M. SZADKOWSKI).
Fin novembre 2025 : la plateforme de téléconsultation MédecinDirect est victime d'une intrusion ayant conduit à la compromission des données de 320 000 patients — motifs de consultation, échanges avec les médecins et numéros de sécurité sociale (L’Usine Digitale, 8 décembre 2025, Cyberattaque : La plateforme de téléconsultation MédecinDirect victime d’une fuite de données, 285 000 personnes touchées, A VITARD).
Ces incidents ont un point commun : dans chaque cas, un prestataire numérique — éditeur de logiciel, hébergeur, infogéreur, sous-traitant — se trouve au cœur de la violation, qu'il en soit directement à l'origine ou qu'il n'ait pas réagi suffisamment vite.
Le réflexe habituel consistant à se renvoyer la responsabilité entre éditeur et client est devenu une impasse. Chaque incident, quelle qu'en soit la cause immédiate, doit interroger l'ensemble de la chaîne des acteurs : comment aurait-il pu être évité ?
Nous proposons de dresser un état des lieux des dispositions législatives, règlementaires et des recommandations applicables aux éditeurs de logiciel en santé.
Les deux dernières années et le début 2026 marquent une densification notable du cadre normatif applicable aux prestataires dans le numérique en santé. Nous distinguons ci-après les textes contraignants et le soft law, par ordre chronologique.
Directive NIS 2 : Adoptée en 2022, la directive NIS 2 (Directive n°2022/2555 du Parlement européen et du Conseil du 14 décembre 2022 concernant des mesures destinées à assurer un niveau élevé commun de cybersécurité dans l’ensemble de l’Union) étend considérablement le périmètre de NIS 1 et introduit des obligations substantielles pour le secteur de la santé.
Dorénavant, les établissements de soins, laboratoires, fabricants de dispositifs médicaux et certains prestataires numériques sont désormais qualifiés d'entités essentielles ou importantes. Cette qualification impose des obligations renforcées, qui impactent les prestataires et plus précisément les éditeurs de logiciels en santé proposant leurs services à ces acteurs.
Deux apports majeurs de NIS 2 concernant la sécurité, méritent d'être soulignés :
Les sanctions peuvent atteindre jusqu’à 10 millions d'euros ou 2 % du chiffre d'affaires mondial.
La transposition de la directive NIS 2 en droit français est en cours : le projet de loi « Résilience » est actuellement devant l'Assemblée nationale.
A noter : L’ANSSI lance le référentiel « RECYF » pour aider les organisations à se préparer aux exigences de la directive NIS 2. Cet outil propose des bonnes pratiques pour renforcer la cybersécurité, notamment en matière de gestion des risques et de résilience afin d’anticiper la loi « Résilience ».
Loi SREN : Adoptée en 2024, la loi SREN9 transpose en droit français notamment les règlements européens DSA et DMA de 2022. Cette loi a pour objectif de restaurer la confiance des citoyens dans le numérique et d'encadrer les pratiques des grandes plateformes.
Concernant spécifiquement la santé les acteurs du numérique en santé, la loi a ajouté ces deux obligations notables :
Ces exigences figurent dans le décret du 24 mars 2026 et dans le nouveau référentiel HDS V2.
À noter : la loi SREN n'interdit pas le recours à des prestataires non européens pour l’hébergement des données de santé — elle ajoute des conditions contractuelles et pratiques dans un tel cas.
Décret du 3 mars 2026 : Ce décret10 précise le régime de sanctions applicable aux prestataires de services numériques en santé en cas de non-respect des référentiels nationaux d’interopérabilité, de sécurité et d’éthique, ainsi qu’en l’absence de certification de conformité lorsque celle-ci est requise pour leurs activités.
Le décret confie à l'Agence du numérique en santé (ANS) un rôle central dans la constatation des manquements et sanction des prestataires concernés. Le quantum de la sanction peut aller d’un % du chiffre d'affaires hors taxes réalisé en France et jusqu’à 1 million d'euros.
A noter : en plus des prestataires directement concernés, les utilisateurs peuvent également être sanctionnés en cas non-respect des référentiels par ces prestataires.
Décret du 24 mars 2026 : Le décret11 modifie le Code de la santé publique pour y intégrer les exigences déjà inscrites dans le référentiel HDS v2 (voir ci-dessus la loi SREN). Il impose aux hébergeurs de données de santé trois obligations — déjà inscrites dans le référentiel HDS v2 : fonder tout accès distant depuis un pays tiers sur une base juridique RGPD solide, mentionner explicitement dans le contrat d'hébergement les transferts et risques d'accès extra-européens, et maintenir une cartographie actualisée des accès distants aux données.
Circulaire n° 6519/SG du Premier ministre, datée du 5 février 2026 : La circulaire12 fixe les objectifs prioritaires des achats numériques de l'État. Elle s'adresse notamment aux établissements de soins et de santé, aux ARS, à l’exclusion des acteurs privés.
Parmi ses priorités, la souveraineté numérique occupe une place centrale. La circulaire affirme l'exigence de recourir à des prestataires certifiés SecNumCloud – et non uniquement HDS V2- pour l'hébergement des données de santé. L’objectif étant de maximiser « l'immunité aux législations extra-européennes à portée extraterritoriale » particulièrement menacée par le Cloud Act américain et FISA.
Il convient de rappeler que, dans la hiérarchie des normes, la circulaire constitue un acte administratif de rang inférieur, placé en dessous des lois et des décrets.
La Doctrine du numérique en santé 2026 : Publiée le 13 mars 2026 par la Délégation au numérique en santé (DNS), la nouvelle Doctrine du numérique en santé13 constitue le référentiel pour l'ensemble des acteurs du secteur de la santé : établissements de santé, structures médico-sociales, professionnels de santé, entreprises du numérique en santé et institutions publiques.
Elle intègre les évolutions réglementaires récentes, notamment les exigences issues de NIS 2 et traduit en obligations pratiques les attentes en matière d'interopérabilité, de sécurité et d'éthique.
La Doctrine du numérique en santé consacre une fiche dédiée à la sécurité, articulée autour de deux axes : la régulation SSI européenne et nationale, incluant la PGSSI-S et la certification HDS V2 ainsi que les exigences de sécurité applicables aux grands programmes numériques en santé, dont le programme CaRE visant à renforcer la résilience des établissements face aux cyberattaques.
CNIL – Journée RGPD (26 mars, Paris) : Face à la multiplication des violations de données en santé, la CNIL recommande que les sous-traitants lui notifient directement les violations de données personnelles. Cette approche permettrait de centraliser les notifications, de simplifier les démarches des responsables de traitement et d’améliorer la fiabilité des données relatives aux violations.
Nous attendons dans les prochains mois :
Nous avons regroupé dans une checklist les principaux réflexes et obligations applicables aux éditeurs de logiciels dans le secteur de la santé, selon les textes concernés :
RGPD — traitement des données de santé
Décret du 3 mars 2026 — référentiels
Loi SREN & référentiel HDS v2 — hébergement des données de santé
Directive NIS 2 —Entités essentielles et importantes
Si l’éditeur propose ses services à des clients qualifiés d’EE ou EI :
Doctrine du Numérique en santé — sécurité et interopérabilité
Circulaire Lecornu — Commande publique
Si l’éditeur propose ses services à des acteurs publics :
Pour toute question ou besoin d’accompagnement, n’hésitez pas à contacter notre équipe IT/Data !
Clémentine Beaussier, avocate associée chez Squair
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